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Farewell to The Space Age , 2020, 12 mn

« Farewell to The Space Age » est un court métrage expérimental dont l’action flottante nous fait glisser, à la frontière entre rêve éveillé et cauchemars.

C’est une évocation de l’aventure spatiale et de son devenir, s’appropriant des esthétiques tirées de projets passés de voyages spatiaux et de la science-fiction new wave.

Les images qui le composent sont un agrégat de parties filmées bricolées, d’images de synthèse, et de prises de vue réalisées au microscope.

Le film est accompagné par une bande son enveloppante qui cherche une tension, entre les sons électromécaniques des dispositifs techniques, les résonances métalliques des espaces exigus et la promesse d’utopie déçue d’un synthétiseur Roland JX-3P de 1984.

 

 

Le travail de Thomas Léon porte sur l’habitat au sens large (environnement, urbanisme, architecture) dont découle une partie de ses problématiques : les décalages complexes qui apparaissent entre un projet, sa représentation et sa mise en œuvre ; les liens entre formes plastiques et enjeux de pouvoir ; la pertinence d’usage de ces formes dans la durée.

À la croisée du cinéma et des arts graphiques, il s’incarne principalement dans des films et installations vidéo et sonores ainsi que dans des dessins de grand format.

Il puise ses sources dans un ensemble hybride de références : projets architecturaux des avant-gardes, littérature utopique, cinéma de genre, sciences naturelles, éléments d’interface graphique issus des écrans.

Il s’attache à faire dialoguer des préoccupations et des techniques traditionnelles (dessin au fusain ou à la mine de plomb, importance de la mimesis, etc.) avec des problématiques et technologies contemporaines (modélisation 3D, rapport aux écrans, etc.).

Conversation avec Thomas Léon

 

 

Christine Blanchet : Comment la création de vidéos numériques s’est-elle imposée dans ton travail ?

 

Thomas Leon : J’ai commencé à créer des vidéos en images de synthèse pour des questions pratiques : les images de synthèse me permettaient de faire des travellings rectilignes sans avoir le chef opérateur de Stanley Kubrick. Mais très vite, ce qui m’a intéressé, c’est l’esthétique que cela produit : des images lisses peuplées d’éléments en séries qui à cette époque résonnaient du caractère particulier des espaces périurbains sur lesquels je travaillais.

 

Christine Blanchet : On ressent parfaitement tes problématiques sur le statut de l’image mais ton travail tourne aussi autour des questions de l’architecture.

 

Thomas Leon : L’architecture a été présente dès mes premiers travaux. J’ai développé une réflexion à partir de ma relation à l’espace, plus particulièrement celui de la banlieue, dans lequel j’ai grandi, et c’est cette expérience au sens large qui m’a conduit à m’interroger sur l’architecture et ce type particulier de territoire.

 

Christine Blanchet : Quelle est la place des images en mouvement dans ton travail vidéo ?

 

Thomas Leon : La question du cinéma a toujours été là. Il y a une sorte d’inconscient cinématographique dans mon travail, et cet aspect est très présent sans pour autant que je l’ai frontalement interrogé au départ. La découverte de certains cinéastes expérimentaux comme Stan Brakhage a plus tard été fondamentale. J’ai pris conscience que des personnes faisaient du cinéma dans leur cuisine ou leur garage, et surtout qu’ils l’envisageaient un peu comme de la peinture.

 

Christine Blanchet : C’est aussi une façon d’envisager d’autres moyens de production

 

Thomas Leon : Mes désirs de cinéma s’inscrivent dans une logique plasticienne. Dans le cinéma commercial, je regarde aussi du côté des séries B qui partagent avec le cinéma expérimental une économie de moyens, qui aboutit parfois à des formes radicales.

 

Christine Blanchet : À quel moment as-tu découvert le cinéma expérimental ?

 

Thomas Leon : Après ma formation aux Beaux-Arts, j’ai commencé une pratique d’installation vidéo à partir d’architectures que je reconstituais en images de synthèse. Ces vidéos sont assez linéaires et construites le plus souvent sous forme de plans-séquence. Plus tard, en visionnant les films de Stan Brakhage ou Michael Snow, j’ai compris que certains aspects de ma pratique étaient proches de ce qu’ils avaient réalisé : je pense par exemple aux mouvements de caméra mécaniques dans le cinéma de Michael Snow. Finalement, j’ai découvert à travers eux quelque chose de mon travail, constituant là une filiation a posteriori.

 

Christine Blanchet : Dans Living in the Ice Age, tu superposes un bâtiment abandonné avec une ville en arrière-plan qui évolue vers des formes très organiques et petit à petit tu amènes le spectateur à rentrer à l’intérieur de l’édifice...

 

 

Thomas Leon : C’est un bâtiment de stockage construit dans les années 1920 dont on a aujourd’hui oublié l’architecte. La moitié de la vidéo est un plan fixe, les images produites ont une dimension contemplative qui nous fait plonger dans un espace-temps presque pictural. Et la question du temps m’intéresse, c’est celui que l’on prend pour regarder une image et où il se passe quelque chose ou pas...

 

Christine Blanchet : Cette installation a un rapport plus direct avec le dessin ! L’arrière-plan est particulièrement intéressant car il y a une ville qui se déploie comme la projection d’une architecture futuriste.

 

Thomas Leon : Il y a de ça dans cette installation vidéo ! Je l’ai réalisée en 2010, en pleine période post-crise de 2008. J’ai voulu réfléchir aux formes du pouvoir. Au premier plan, l’immeuble industriel à Pantin sur le canal de l’Ourcq, témoigne d’une époque où l’activité commerciale battait son plein et sa forme correspond à sa fonction. À proximité du bâtiment au premier plan, qui est une trace du passé, il y a les Grands Moulins de Paris rachetés et réaménagés par une banque spécialisée. Du coup, j’ai pris conscience que ce type d’activité n’avait pas l’utilité de déployer un nouveau modèle architectural. Ils se contentent d’occuper la façade d’une ancienne minoterie. À l’arrière-plan de la vidéo, les constructions dessinées évoquent pendant un court moment des villes comme Dubaï, des quartiers comme La Défense ou encore la City, les nouveaux lieux du pouvoir économique. Cela faisait écho aux problématiques posées à l’époque par la dématérialisation des transactions financières. À la fin de la vidéo, le dessin de l’architecture se transforme et il y a une espèce de floraison ou de métastase.

 

Christine Blanchet : Cette vidéo est donc politique ?

 

Thomas Leon : L’expression des formes du politique m’intéresse : qu’est-ce que ça génère en termes d’ambiance ? Qu’est-ce que ça produit dans le visible ?

 

Christine Blanchet : Les dessins ont-ils aussi ce rapport ?

 

Thomas Leon : Pas de manière aussi directe ! Enfin il y a toujours une question du politique, dans le sens de ce qui construit la cité...

 

Christine Blanchet : Si tes films et tes dessins sont structurés, il y a une grande place laissée à l’imaginaire et à une forme poétique.

 

Thomas Leon : Il y a une dimension comme ça qui a à voir avec le type d’architecture que je mets en scène : soit elle est en devenir donc présente comme une potentialité à imaginer, soit elle existe en tant que ruine et c’est le passé de ce qu’elle a été dans lequel on se projette. Cela est accentué dans les derniers films par le montage. Dans Fragments de la Marquise d’O, je mets en relation des éléments qui ont un rapport minimal entre eux et je crée finalement des interstices pour l’imaginaire du spectateur. À lui d’inventer les mises en relation entre ces différents éléments. Les dessins fonctionnent aussi de la même manière par l’agglomération d’éléments hétérogènes. C’est à la fois extrêmement dense et il y a beaucoup d’espace pour l’interprétation...

 

Christine Blanchet : Comment s’inscrit le dessin dans ton parcours ?

 

Thomas Leon : Les images de synthèse sont des images dessinées ! La nouveauté réside dans la forme finale.

 

Christine Blanchet : À quel moment passes-tu au dessin qui n’est plus au service de la vidéo ?

 

Thomas Leon : J’utilise une documentation importante pour la réalisation des installations vidéo. J’ai eu envie à un moment de remettre en scène de manière différente une partie de ces documents et ce sont les dessins qui me permettent de le faire. Pour Trois rêves de chairet de béton, par exemple, j’ai cherché des images sur les moisissures, appartenant au champ de l’histoire naturelle, que j’ai mises en relation avec des exemples d’architectures expressionnistes.

 

Christine Blanchet : Le format des dessins rappelle celui de l’affiche de cinéma !

 

Thomas Leon : L’affiche est un type d’image que je regarde depuis longtemps. Au moment où j’ai pensé à produire des images fixes pour prolonger le travail commencé avec les installations vidéo, ce format s’est imposé. Le grand format des dessins a peut-être aussi un rapport avec la projection, une manière de s’immerger dans l’image !

 

Christine Blanchet : Il n’y a pas de titre dans tes dessins ?

 

Thomas Leon : Il est arbitraire.

 

Christine Blanchet : Trois rêves de chair et de béton montre des images très différentes d’architectures avec en fil rouge la scène d’amour.

 

Thomas Leon : Cette installation a été conçue à partir de l’architecture expressionniste d’Hermann Finsterlin. Je me suis inspiré de ses dessins ainsi que de ceux d’Ernst Haeckel sur la moisissure, les champignons...

 

Christine Blanchet : Quel est le lien avec cette scène d’amour ?

 

Thomas Leon : Les dessins de Finsterlin ont une dimension érotique ou au moins corporelle importante. Après, le rapport entre les éléments est assez intuitif ! L’installation vidéo est souvent une manière de rentrer dans une idée, celle de l’architecture biomorphique des années 1910 dans ce cas précis, de l’explorer, de tester la validité de ses concepts. Les différents éléments dans mes vidéos sont entrelacés plutôt que montés, les éléments résonnent les uns par rapport aux autres et finissent par prendre sens. L’espace de la vidéo est un espace mental plutôt que topographique !

 

Christine Blanchet : Le son est très important dans tes films !

 

Thomas Leon : Oui, je réalise les bandes-son des installations parallèlement au travail vidéo, je suis plus particulièrement intéressé par les questions de mixage et par la spatialisation du son. Je cherche à créer des espaces sonores qui font écho aux espaces architecturaux traversés dans les vidéos. J’essaye au maximum de concevoir la musique moi-même !

 

Christine Blanchet : Tu aurais envie de faire des longs métrages ?

 

Thomas Leon : Les formes courtes m’intéressent plus ! Mes tout derniers projets vidéo font la même durée qu’avant, mais là où précédemment on regardait un objet pendant 20 minutes, maintenant il y a 50 objets pendant 20 minutes. J’ai envie d’aller vers cette complexité et cette densité plus que vers la longueur !

 

 

 

Christine Blanchet est auteure, curatrice indépendante et docteure en Histoire de l’art. Entre 2014 et 2017, elle a été chargée de la coordination éditoriale de la revue Archistorm et publie de nombreux textes sur l’art contemporain et le design.

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